Article du 27 janvier 2009
Nice Matin
27 janvier 2009
Année de la cécité
Sandrine Filippini: "Vivre sans voir, c'est possible!"
Nous sommes assises l'une en face de l'autre. Elle me regarde. Pourtant
Sandrine Filippini, 36 ans, est aveugle. L'adjointe déléguée
aux handicaps, administratrice de l'association ANICES, ne perçoit
que le jour et la nuit du côté gauche. L'oeil droit est
mort. C'est comme ça depuis qu'elle a 16 ans. Elle a vu. Elle
a mémorisé des gens, des choses. Aujourd'hui, elle se
déplace en ville, le plus souvent avec Vacoa, femelle labrador
de 4 ans. Des yeux à quatre pattes certes, mais le chien n'a
pas toujours son utilité. Pourtant, avec un enthousiasme et
une force, dont beaucoup feraient bien de s'inspirer, Sandrine est
formelle : "Vivre sans voir, c'est possible" Elle nous montre
comment...
Le courrier? "Avec mon mari, qui est aussi déficient visuel,
grâce à un scanner, nous lisons tout ce qui est écriture
informatique. Sinon, mes beaux-parents nous aident." Ménage?
Repassage? Linge à nettoyer? Cuisine? Elle fait tout toute
seule. Avec ses repères. "Mais surtout avec beaucoup de
méthode et de concentration. Si je prends un verre pour boire,
je le range aussitôt pour éviter de l'oublier et de te
casser, si j'ouvre un placard je le referme. Il faut avoir des actes
réfléchis."
Les achats? "J'y vais avec quelqu'un et je prends un lot de trois
boîtes de haricots verts, et trois botes individuelles de petits
pois pour parvenir ensuite à distingues" Dans le frigo,
tout est toujours rangé de la même façon.
"Je braille partout"
Son passe-partout? [.étiquetage en braille. "Je braille
partout", dit-t-elle avec humour. Braille pour les conserves,
les sachets de nourriture au congélateur, les CD, les papiers
administratifs, les factures. les cartes de fidélité...
Système D généralisé. Astuces à
tous les niveaux. Et pour payer? "Je n'ai que des billets de
5 et 10 euros, dont la longueur n'est pas identique. Quant aux pièces,
elles ont été étudiées pour les aveugles,
il suffit de passer le doigt autour pour sentir ou non les aspérités."
Les mêmes qu'elle a créées sur les clés
plates : entailles simples ou doubles renseignent sans erreur quant
à leur serrure de destination. A table. Si d'autres la servent,
elle leur demande de lui décrire l'assiette ronde, comme une
horloge : viande à midi, légumes à 3 h, purée
à 6 h... "Toujours faire attention de ramener les mets
vers le centre afin d'éviter les débordements."
Et chez le coiffeur? Là, elle est obligée de faire confiance...
Christine Rinaudo
"Des fois, j'aimerais qu'on me regarde"
Ma cécité a été un atout. Elle m'a permis
de voir la vie de façon énergique, de m'organiser, d'imaginer
plein d'astuces pour gérer mon existence. Si on me proposait
une opération pour retrouver la vue, je ne suis pas sûre
de dire oui... "
Ça crève les yeux, Sandrine est heureuse. Heureuse avec
son mari Sébastien, téléprospecteur et président
d'ANICES, avec son petit garçon de 5 ans, Thibaud. Heureuse,
même si elle a dû apprendre à vivre autrement alors
qu'elle était ado. Adaptation, rééducation, travail
sur elle-même. Elle s'est forgée un autre monde.
Sa seule difficulté majeure? "Le regard des autres. Le
comportement que la société o envers nous est pesant
Je me promène dans la rue. Même si le chien est là,
il ne peur pas me dire où est le numéro d'une rue. Je
sollicite de l'aide auprès d'une, deux, trois personnes. Elles
ont toujours une excuse : pas le temps, pas d'ici... Les gens sont
maladroits. Indifférents. Lorsque je sens qu'une personne arrive
avec un chien, c'est toujours moi qui dois m'arrêter pour laisser
passer. Des fois, j'aimerais qu'on me regarde...."
Et qu'on cesse de la mettre à l'index. "
On me demande tout le temps si mon fils est aveugle. Non, il ne l'est
pas, bien qu'il porte des lunettes comme de nombreux autres enfants.
Toujours des amalgames. La cécité n'est pas contagieuse
et j'ai le droit, moi aussi, de connaître les joies d'être
maman".
CH.R.
Et vous, que feriez-vous si vous perdiez la vue ?
L'année 2009 est l'année de la cécité
en France avec de nombreux hommages rendus à Louis Braille,
l'inventeur de l'alphabet et de l'écriture pour les mal et
les non-voyants, né il y a 200 ans. A cette occasion, l'Association
niçoise d'initiatives culturelles et sportives, qui s'adresse
aux déficients visuels, mais qui prône aussi la mixité,
organise en partenariat avec la Ville de Nice "Au secours, j'y
vois plus!", mercredi 28 janvier. Une soirée, qui vous
fera toucher du doigt ce que serait votre vie si vous perdiez la vie.
Une mise en situation, à la fois drôle et réaliste,
animée par Lilas Spak. C'est dans le public des voyants que
seront choisis les acteurs de ces moments de vie dans le noir. L'occasion
pour les personnes atteintes de cécité de nous apprendre
leurs astuces et leur incroyable positivité.
A cet événement, s'associent également la maison
Lenôtre et la cave Blanchi.
Savoir +
"Au secours, j'y vois plus!", mercredi 28 janvier à
partir de 19 h au théâtre de la Photographie et de l'image,
bd Dubouchage. Entrée libre dans la !imite des places disponibles.